Le corset De ses débuts à la Renaissance jusqu'à sa quasi-disparition dans les premières décennies du XXe siècle, la structure haute (corps à baleines, corps piqué ou corset) a essentiellement été un vêtement de femme, bien qu'à l'occasion hommes (dandies, militaires) et enfants aient pu en porter.
A la Renaissance, le corps à baleines, de forme cônique, cherchait surtout à aplatir la poitrine et à diminuer les différences morphologiques homme/femme. Ce n'est que bien plus tard, au XIXe siècle, qu'il a profondément accentué les caractéristiques morphologiques féminines (
silhouette en sablier). Cette ambivalence entre rempart moral et signe extérieur d'austère vertu d'une part, érotisme et singularisation des sexes d'autre part, l'a suivi tout au long de son existence.
. Le corset n'affinait donc pas la taille pour mettre en valeur, par contraste, la poitrine ou les hanches, mais bien pour la taille elle-même ; on a même à de nombreuses époques utilisé des rembourrages divers sur les hanches, pour accentuer visuellement la finesse de la taille.
Construction L'art du Tailleur d'habits et de corps. Planche 22 du supplément de planches gravées à l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1767).Les corsets, malgré leurs variations importantes de patronage, de coupe, de silhouette au fil des siècles, respectent généralement quatre grands éléments de construction :
- ils sont faits d'au moins une épaisseur de coutil, une toile de coton tissée très dense, spécifique à la corseterie et aux matelas ; peuvent s'y ajouter d'autres épaisseurs de coutil supplémentaires, un tissu "décoratif" extérieur ou encore une doublure. Les corsets à une seule épaisseur de coutil en tout et pour tout étaient généralement portés au XIXe siècle durant l'été, car moins chauds, plus souples et "respirant" mieux.
- le busc. Aux XVIe-XVIIIe siècles, celui-ci est une large lame de bois, métal, ivoire ou os, qui maintient une rigidité parfaite sur le devant du corset ; il est parfois amovible. Vers 1840 est inventé le busc en deux parties, à crochets, qui permet d'ouvrir le devant du corset et donc de le mettre et enlever beaucoup plus facilement (conjointement à l'invention du laçage "à la paresseuse").
- les baleines. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, elles sont faites de vrais fanons de baleines (tout comme les "baleines" de parapluie), parfois d'osier pour les corsets de gens peu fortunés. C'est avec la Révolution industrielle qu'apparaissent les premières baleines en acier, à la fois rigides et flexibles ; au départ faites en fer et enveloppées de papier ou de tissu, elles sont aujourd'hui faites d'acier inoxydable et enrobées de PVC pour éviter tout risque de rouille.
- le laçage avec des oeillets. C'est le laçage qui permet, ouvert bien large, de rentrer dans un corset puis, en le resserrant, d'affiner la taille au-dessous de la taille de son tour au repos. Le principe de la corsetterie étant d'affiner la taille par l'étirement du corps qui une fois resserré à la taille empèche une position du corps au repos et donc à la taille de reprendre son aisance naturelle. Le corps se place dans l'espace que la structure haute lui permet d'occuper. Les oeillets où passe le lacet étaient brodés à la main jusqu'au début du XIXe siècle où ils ont, là encore, été remplacés par des oeillets métalliques.
Histoire du corset Malgré de rarissimes incursions très isolées dans l'Antiquité (Crétoises marquant leur taille par des ceintures de cuir serrées), le corset à proprement parler, baleiné et réduisant la taille, n'existe qu'à partir de la Renaissance — et non du Moyen Âge, qui l'ignorait complètement.
Apparu à la cour d'Espagne au XVIe siècle, puis vite répandu dans d'autres cours d'Europe, le corset modèle d'abord le corps de la noblesse ; il est supposé signifier la « droiture » et la fermeté d'âme et de m½urs de ceux qui se veulent distincts de la société qu'ils régentent. La mode est vite imitée dans les milieux bourgeois ; aux XVIIe et XVIIIe siècles une bonne part de la population en porte, jusqu'aux milieux les plus populaires dans une version plus simple et peu baleinée. Les femmes du peuple qui veulent imiter les grandes dames sont moquées par les caricaturistes, mais socialement acceptées.
XVIe siècle Silhouette conique, pointe basse à la taille, poitrine aplatie. Pas ou peu de réduction de taille du XVIe au XVIIIe siècle, plutôt une « mise en forme » conique du buste. Venu de l'univers masculin et militaire, le corset est plutôt perçu comme une « armure » physique et morale réservée à la haute société.
XVIIe siècle Silhouette conique, apparition de petits panneaux décoratifs en bas.
XVIIIe siècle Silhouette conique, apparition de la « pièce d'estomac », souvent amovible, richement ornée sur le devant. Du XVIe au XVIIIe siècle, le corset est plus fréquemment appelé corps à baleines
1795-1805 En France, suite à la Révolution, brève disparition du corset (mode « romaine » puis « taille Empire »).
Années 1810-1830Retour du corset, de forme foncièrement différente : réduction de la taille (qui reste assez haute), long sur les hanches, seins non plus écrasés vers le haut mais soutenus et séparés. La pièce d'estomac typique du XVIIIe siècle a disparu.
Premier retour du corset, façon brassière, vers 1810.
Années 1840-1850 Disparition des bretelles, vraie réduction de taille, construction en « bandes » verticales. Apparition du baleinage métallique (et non plus, ou rarement, en fanons de baleines). Invention du busc métallique à crochets.
Années 1860 Le corset est très court, à la fois bas sur la poitrine (il couvre à peine les mamelons, et le sein se porte bas) et sur les hanches. Le corset 1860 décrit une forme de "vasque" caractéristique de cette époque.
Années 1870Le corset s'allonge. Parfois des pièces d'élastique, matériau nouveau, sont insérées sur les hanches. On utilise beaucoup de « goussets » (pièces triangulaires) pour la poitrine et/ou les hanches.
Années 1880-1890Le buste s'allonge encore. C'est l'âge d'or du « busc cuillère », non plus droit mais accompagnant l'arrondi du ventre. La couleur apparaît.
Ce sont les corsets de cette période (la seconde moitié du XIXe siècle) qui se sont le plus imprégnés dans l'imaginaire collectif et viennent immédiatement à l'esprit quand on parle de corset - bien que ceux-ci aient pu prendre des formes très différentes à d'autres époques. Ils ont la fameuse forme « en sablier ».
Belle ÉpoqueChangement important de forme : le busc (fermeture à crochets devant) devient très droit, très rigide et plus large, le ventre ne fait plus aucun arrondi, les pièces du corset sont taillées très différemment. Les fesses sont projetées en arrière, très cambrées, les hanches larges. La poitrine est basse. C'est le nouveau corset dit « droit devant » ou corset abdominal, inventé par Inès Gaches-Sarraute.
Corset-rubans Variante éphémère et légère, vers 1900, destinée à faire du sport (équitation, etc.). Peu restrictive.
Années 1910 La ligne de poitrine n'en est plus une, puisque le haut du corset est tombé au niveau du foie ; le bas s'allonge sensiblement.
Années 1920 Le corset continue de « tomber » pour évoluer vers la gaine. La taille n'est presque plus marquée tandis que les hanches et cuisses sont écrasées, pour satisfaire au look « tubulaire » des années 1920.
Années 1930-1970Le corset à proprement parler n'existe plus, remplacé par des gaines élastiques beiges et roses qui connaîtront des avatars divers suivant les décennies.
Quelques vrais corsets sont encore fabriqués, mais pour le théâtre, l'opéra, les séances photos de stars de cinéma. Au quotidien, le corset n'existe plus. Il laisse des traces en lingerie, où il ne réduit plus la taille, n'est plus baleiné, mais redevient esthétique : guêpière, bustier.
Corsets modernes Le corset fait un retour depuis la fin du XXe siècle, d'abord timide dans les années 1980, plus marqué depuis la fin des années 1990. Les vrais corsets existent à nouveau, en marques de prêt-à-porter ou faits sur mesure par des corsetiers, et séduisent aussi bien les nouvelles mariées que les gothiques.
Les critiques hygiénisteLe XVIIIe siècle connaît dans sa seconde moitié un retour général à des envies de simplicité, de naturel ; les robes se font plus légères, s'inspirent de la mode anglaise fluide et drapée. Conséquemment, certains philosophes et hygiénistes partent en guerre contre le corset, Rousseau et Buffon en particulier, le qualifiant de "pressoir à corps". Celui-ci devient de plus en plus légèrement baleiné, et la mode se développe de ne porter qu'un "blanc corset" (structure de toile rigide mais sans aucune baleine ni busc) lorsque l'on est chez soi ou malade. Certaines aristocrates se mettent à délacer leur corset pour allaiter leurs enfants, ce qui était inimaginable quelques décennies auparavant. En 1770 est publié un célèbre ouvrage signé Bonnaud, "La Dégradation de l'espèce humaine par l'usage du corps à baleines"
A la Révolution, il est soudainement abandonné pour une mode inspirée de l'Antiquité, et les Merveilleuses se promènent vêtues de voiles de mousseline légère. Le corset symbolisait trop l'Ancien régime et les privilèges d'une noblesse oisive pour ne pas être jeté aux orties pendant cette période... A l'époque, les femmes considéraient comme moderne de pouvoir transporter toute leur garde-robe dans un seul sac, or il était impossible d'y glisser un corset puisqu'on ne pouvait pas le plier
Le retour de l'ordre moral sous l'Empire signe celui du corset. Pourtant Napoléon le nommait "l'assassin de la race humaine"... Mais il revient sous une forme très différente du "cône" qu'il était précédemment, une forme de sablier au départ plus destinée à soutenir la poitrine que toute autre chose ; ce n'est qu'à partir des années 1830 que, la taille fine devenant un critère important de séduction, le corset est utilisé pour vraiment la réduire. Ce qui déchaîne à nouveau les attaques de très nombreuses personnalités, qui n'auront de cesse de lui faire la guerre jusqu'à sa disparition : c'est ce qu'on appelle la "campagne hygiéniste".
Nombreux et très divers sont les ennemis du corset au XXe siècle : médecins, féministes, réformateurs du costume, mais aussi moralistes et autorités religieuses. Tous ceux-ci ont été suivis par des mères de famille soucieuses de leur santé et de celle de leurs filles, ainsi que par... des corsetiers, ainsi la corsetière Inès Gaches-Sarraute qui créa un nouveau modèle supposé ne pas comprimer les viscères vers le bas en provoquant ptose et prolapsus;Son ingénieux nouveau patronage fit rapidement fureur chez toutes les élégantes... qui s'étaient rendu compte qu'elles pouvaient obtenir une taille encore plus fine avec celui-ci ! C'est la fameuse silhouette en S de la Belle Epoque.
Lescontre les motivations du clergé et de nombre de moralistes sont plus troubles. L'église voyait surtout d'un mauvais oeil que la femme puisse se rendre maîtresse de son corps (beaucoup utilisaient le corset comme moyen abortif), qui devait être dédié à la procréation, et qu'elles déforment l'oeuvre de dieu... D'ailleurs, plus que le fait même de porter un corset, c'est le « tighlacing » qui a été vilipendé, c'est-à-dire le fait de le serrer beaucoup pour avoir une taille de guêpe (il n'existe pas d'équivalent français à ce mot, on disait simplement des femmes qui le pratiquaient qu'elles « se serraient »). Ce n'est pas tant l'objet même que son utilisation extrême qui a été critiquée. Souvent jugé amoral car signe de coquetterie et empêchant les femmes d'enfanter correctement, le corset porté serré est ainsi mis aux rangs des vices délitant la nation par Charles Dubois dans son ouvrage "Considération sur cinq fléaux : l'abus du corset, l'usage du tabac, la passion du jeu, l'abus des liqueurs fortes et l'agiotage" (1857).
Le reproche le plus souvent fait par les médecins mais aussi par les réformateurs du costume à la fin du XIXe siècle, que l'on aurait pu penser plus progressistes, était en effet que l'emploi du corset, et surtout le tightlacing, était une monstruosité qui empêchait la femme de remplir sa principale fonction, son seul vrai but dans l'existence : porter des enfants. Les textes de l'époque sont terrifiants tant le ton et le vocabulaire pamphlétaire employés soulignent que le corps de la femme ne lui appartient pas, n'existe que comme « réceptacle » du foetus . Tout droit de regard sur son propre corps, sa propre sexualité, est nié et vitupéré : le ventre de la femme doit rester libre pour se remplir régulièrement. Quand les méfaits du tightlacing sont évoqués, il est troublant de remarquer que ce n'est jamais le confort ou la douleur de la femme en tant qu'individu qui sont évoqués, mais systématiquement, soit sa coquetterie satanique, soit sa coupable atteinte à « la santé de la race » en se rendant malade et en rendant malade son f½tus ou en lui interdisant l'accès à la vie. Or il semble bien que l'emploi du corset, et justement, en particulier, la pratique du tightlacing, ait représenté pour de nombreuses femmes un moyen détourné de vivre leur droit à la sexualité (l'objet était déjà fétichisé à l'époque, bien que plus troublement et inconsciemment avant les théories freudiennes) et surtout à posséder leur propre corps. La pratique du tightlacing pouvait donc être une façon, plus ou moins consciente, d'exprimer son droit à accéder à son propre corps, à exister en tant que femme et non seulement en tant que mère, et à avoir une forme d'auto-sexualité, fût-elle détournée. Certaines ont pu parfois utiliser un tighlacing très poussé et quotidien pour tenter d'avorter sans avoir recours aux dangereux services de la « faiseuse d'ange » et ses aiguilles à tricoter...
En somme, le corset était beaucoup plus complexe et plurisémique qu'on ne l'imagine aujourd'hui : pas toujours « dépossession » de son corps par une autorité (bien que certaines jeunes filles aient pu très mal vivre le port imposé par leurs mères), mais aussi, parfois, reprise de possession, envers et contre les critiques, de sa sexualité de femme et de son corps en général.
En tout cas, si le port du corset était quasiment obligatoire durant tout le XIXe siècle, et dans une moindre mesure aux XVIIe siècle et XVIIIe siècle, il ne l'était que comme « support » physique et supposément moral, comme maintien d'une relative sveltesse et droiture par opposition à une mollesse coupable ; la réduction importante de taille (qui est ce qu'on voit à tort aujourd'hui comme la normale de l'époque) était relativement rare.
Mais c'est précisément contre son sens le plus courant, celui de la droiture physique supposant une droiture morale, celui du maintien de la femme dans les bonnes moeurs et dans la soumission sociale, que partirent le plus fermement en guerre les féministes et suffragettes dès la Belle Epoque. En 1904 déjà, les suffragettes se battent contre le port du corset. En 1910, Madame Doria fonde la Ligue des mères de famille contre la mutilation de la taille par le corsetLa mode des danses latino-américaine (tango...), du fox-trot et autres danses supposant souplesse et contorsion, cumulée à la pénurie d'acier après le guerre, ne seront que quelques éléments concrets s'ajoutant à des attaques nombreuses et de plus en plus généralisées que le corset connaissait déjà depuis des décennies, qui signeront son déclin dans les années 1920.
Your corset is your armor !!lace it tightly! Breathing is unimportante !!!!! " EA"
Le tightlacing est une pratique consistant, par le port constant d'un corset sur une longue durée (généralement 23h/24, 7 jours/7, en l'enlevant uniquement pour prendre sa douche et en dormant même avec), à réduire progressivement son tour de taille.